{"id":3737,"date":"2020-12-08T01:35:00","date_gmt":"2020-12-08T01:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.coopedgar.ca\/?p=3737"},"modified":"2022-07-22T17:30:34","modified_gmt":"2022-07-22T17:30:34","slug":"la-stele-blanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.coopedgar.ca\/en\/la-stele-blanche\/","title":{"rendered":"La st\u00e8le blanche"},"content":{"rendered":"<p><strong>Dominique Locas<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait une fois un promeneur seul \u00e0 Qu\u00e9bec.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Il allait sur la Grande-All\u00e9e dans une banale r\u00e9p\u00e9tition. Il songeait \u00e0 sa grande timidit\u00e9 qui lui avait fait payer un si lourd tribut&nbsp;: des amours et des amiti\u00e9s qu\u2019il n\u2019aurait jamais l\u2019heur de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9 au chemin Saint-Louis, il bifurqua vers sa destination, passa bient\u00f4t devant le IGA, toujours plong\u00e9 dans ses pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Reflet de son \u00e9tat d\u2019\u00e2me, le ciel blafard d\u2019un 21&nbsp;d\u00e9cembre sans neige le contemplait d\u2019un regard absent.<\/p>\n\n\n\n<p>Enterr\u00e9 dans ses r\u00eaveries, il arriva au but de sa promenade&nbsp;: le cimeti\u00e8re Mount Hermon.<\/p>\n\n\n\n<p>Il entra au cimeti\u00e8re, passa devant le pavillon, arriva au bouquet de grands pins blancs. C\u2019\u00e9tait son moment pr\u00e9f\u00e9r\u00e9&nbsp;: en passant sous les pins, de promeneur, il devenait visiteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il suivit un petit sentier qui se perdait dans un bois de ch\u00eanes et d\u2019\u00e9rables aux branches centenaires, leurs feuilles mortes bruissant sous ses pas. Pierres, st\u00e8les et ob\u00e9lisques fun\u00e9raires s\u2019offraient \u00e0 son regard.<\/p>\n\n\n\n<p>Au pied d\u2019un grand sapin \u00e9tait une s\u00e9pulture \u00e0 l\u2019italienne, avec un portrait en ovale de la d\u00e9funte. Les \u00e9l\u00e9ments l\u2019avaient d\u00e9lav\u00e9, mais on n\u2019en discernait pas moins la d\u00e9licatesse des traits, le regard et l\u2019expression de la belle dormeuse. Son nom \u00e9tait \u00e0 demi effac\u00e9 sur la pierre blanche&nbsp;:&nbsp;<em>Isab\u2026 Isabella F**e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il contempla longuement la st\u00e8le, p\u00e9trifi\u00e9 de fascination.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Comme elle \u00e9tait belle!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le visiteur trouva un banc vert, \u00e0 un demi-jet de pierre de l\u00e0\u2026 Il s\u2019assit et se perdit dans un concert de r\u00eaves \u00e9veill\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se mit \u00e0 neigeoter; une de ces neiges timides qui pointillent en avril, bien discr\u00e8te pour le solstice froid.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait l\u00e0 depuis une petite \u00e9ternit\u00e9, les yeux \u00e0 demi ferm\u00e9s, perdu dans la solitude glauque, quand il sentit qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortie de son ovale beige de gris, jadis vieux rose, elle \u00e9tait l\u00e0, assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, toute blanche dans son visage, les mains crois\u00e9es en jeune fille sur les cuisses immacul\u00e9es qu\u2019il devinait sous une robe d\u2019autant plus blanche que ses longs cheveux \u00e9taient, semblaient noirs sous la neige naissante. Sans manteau, elle n\u2019avait pas froid.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme fut pris d\u2019une vive terreur devant l\u2019apparition. Son premier mouvement fut la fuite, mais s\u2019il fuyait, il serait comme tous les autres. Pas lui! Il resta.<\/p>\n\n\n\n<p>La peur le traversa, s\u2019en alla et le laissa l\u00e0, seul aupr\u00e8s de la dame blanche. Sans doute, ses cheveux \u00e9taient comme la glace, froids comme ceux de l\u2019apparition racont\u00e9e par Maupassant. Il n\u2019en avait pas moins envie de les toucher\u2026&nbsp;<em>Comme elle \u00e9tait belle!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Leur rencontre fut silencieuse. Au bout d\u2019un temps, elle sembla lui faire un sourire, et lui de le lui rendre timidement.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle lui prend la main de sa douce poigne d\u2019hiver et l\u2019entra\u00eene d\u00e9licatement, irr\u00e9sistiblement, vers sa st\u00e8le blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme est pris de vertige, se sent tomber dans une chute infinie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il finit par voir qu\u2019il se trouve dans une pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un antique boudoir joliment meubl\u00e9, les murs couleur p\u00eache et la boiserie noisette s\u2019expriment chaudement sous le feu dor\u00e9 d\u2019un lustre italien.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se tient devant lui, grave comme une trag\u00e9dienne, \u00e0 pr\u00e9sent v\u00eatue d\u2019une robe grenat, dont l\u2019\u00e9toffe semble avoir \u00e9t\u00e9 tiss\u00e9e dans un vin grec. Seyante, la robe hom\u00e9rique \u00e9pouse \u00e0 merveille les douces courbes de son corps menu. Elle le d\u00e9visage, silencieuse, de son regard aux feux sombres.<\/p>\n\n\n\n<p>Les notes d\u2019une fl\u00fbte de Pan r\u00e9sonnent dans le petit boudoir, suaves et l\u00e9g\u00e8res. Elle se met \u00e0 danser.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019\u00e9lance, l\u00e8ve les bras d\u00e9licieusement, virevolte autour de lui, les yeux riv\u00e9s sur son jeune visiteur. Souriante, elle m\u00e8ne une danse de plus en plus ample, et par ses mouvements elle l\u2019invite \u00e0 contempler sa f\u00e9minit\u00e9. Sous la lumi\u00e8re du lustre, son teint a pris une touche de couleur. Elle \u00e9volue, gracieuse, pieds nus sur un tapis turc.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019y tenant plus, pris d\u2019un courage qui le transforme, il va vers elle, la prend dans ses bras et l\u2019embrasse doucement, lui caressant sa chevelure glac\u00e9e qu\u2019il br\u00fblait de toucher. Elle lui r\u00e9pond avec ferveur, elle qui l\u2019attendait depuis un si\u00e8cle et des poussi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019est plus froide comme l\u2019hiver; ses l\u00e8vres sont douces et fra\u00eeches comme la petite amie qu\u2019on embrasse sous une averse de printemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa chambre aux quatre murs vert d\u2019eau, ils parl\u00e8rent, ou plut\u00f4t ils devis\u00e8rent, car la culture, l\u2019\u00e9rudition et la sensibilit\u00e9 artistique de cette femme n\u2019\u00e9taient point de ce monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil de la longue conversation, elle changeait insensiblement, in\u00e9luctablement. Son visage, pass\u00e9 au blanc maladif, se teintait \u00e0 pr\u00e9sent d\u2019un fugitif vert laiteux, qui sembla s\u2019effacer\u2026 mais non, c\u2019\u00e9tait bien l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019interrompit dans sa conversation. Des cernes noir\u00e2tres commen\u00e7aient \u00e0 poindre sous un regard qui se vidait de ses feux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019\u00e9cria \u00ab&nbsp;<em>Oh non\u2026 NON!<\/em>&nbsp;\u00bb Elle se d\u00e9tourna de lui et se mit \u00e0 pleurer am\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9mu, il lui posa tendrement la main \u00e0 l\u2019\u00e9paule, voulut la consoler\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Laisse-moi! Laisse-moi seule\u2026 Non! Ne me\u2026 regarde pas!<\/em>&nbsp;\u00bb, fit-elle dans ses pleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout triste, il voulut encore l\u2019enlacer dans ses bras\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Non! Va-t-en!<\/em>&nbsp;\u00bb lui lan\u00e7a-t-elle en se couvrant la figure d\u2019une main \u00e9maci\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 plus verte que blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Je ne veux pas\u2026 q\u2026q\u2026 que tu me voies comme \u00e7a!&nbsp;<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se recroquevilla, son petit corps en position f\u0153tale, et fut tout \u00e0 fait secou\u00e9e de sanglots.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui l\u2019embrassa \u00e0 la t\u00eate, sur ses beaux cheveux noirs redevenus glac\u00e9s comme un lac d\u2019hiver. Il lui dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Requiesce, mel meum!<\/em><em>&nbsp;(Repose-toi, mon amour! *litt. \u00ab&nbsp;mon miel&nbsp;\u00bb)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Laissant la pleureuse en paix, il passa de la chambre au boudoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce, d\u00e9sormais plong\u00e9e dans une demi-obscurit\u00e9, prenait des airs inqui\u00e9tants. La lumi\u00e8re du lustre mourant ne dissipait plus les t\u00e9n\u00e8bres, qui r\u00e9gnaient sans partage au fond du couloir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019assit sur le canap\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la table \u00e0 caf\u00e9 \u00e9tait un plat charg\u00e9 de loukoums; les petits carr\u00e9s de douceurs turques, bruns saupoudr\u00e9s d\u2019une farine neigeuse, semblaient l\u2019inviter \u00e0 une collation aussi d\u00e9licieuse qu\u2019exotique.<\/p>\n\n\n\n<p>Machinalement, il fit le geste d\u2019en prendre un. Une pens\u00e9e l\u2019arr\u00eata&nbsp;: il avait lu chez les Anciens que la personne qui mangeait ou buvait quoi que ce f\u00fbt dans le royaume des ombres ne pouvait plus repartir. N\u2019\u00e9tait-ce pas la loi au royaume d\u2019Had\u00e8s?<\/p>\n\n\n\n<p>Choisissez la fin!<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Premi\u00e8re fin&nbsp;<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 sa profonde terreur, il fait acte de foi et croque le loukoum. Aussit\u00f4t la bouch\u00e9e mang\u00e9e, le boudoir est tout inond\u00e9 de lumi\u00e8re. Bient\u00f4t Isabella est pr\u00e8s de lui, souriante dans son \u00e9ternelle jeunesse. Dans la pi\u00e8ce se tient une multitude d\u2019ombres \u00e0 l\u2019expression joviale. On donne un grand bal!<\/p>\n\n\n\n<p>No\u00ebl. Il est minuit. Dans sa robe grenat, la belle dormeuse rayonne de joie sous son grand ch\u00e2le blanc. Ils s\u2019embrassent devant l\u2019autel, b\u00e9nis par le roi Had\u00e8s en personne. Pers\u00e9phone, la reine des enfers, pose une jolie couronne de roses sur la t\u00eate de la mari\u00e9e. On donne un autre grand bal pour les jeunes tourtereaux! Apr\u00e8s l\u2019amour, tous deux s\u2019endorment le c\u0153ur en paix.&nbsp;<em>Fine.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Seconde fin<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il surmonte sa terreur et porte le loukoum \u00e0 sa bouche, mais il s\u2019\u00e9veille soudain. Il a dormi sur le banc vert. L\u2019apr\u00e8s-midi tire \u00e0 sa fin. \u00c0 pr\u00e9sent il neige \u00e0 gros flocons sur le cimeti\u00e8re. Le grand sapin est d\u00e9j\u00e0 presque enseveli. Le visiteur ressent un spleen qui le rend aveugle \u00e0 cette f\u00e9erie.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, il se rend compte qu\u2019il a une rose \u00e0 la main. Cette vue le m\u00e9duse. Il regarde la st\u00e8le blanche et fait l\u2019unique chose qui lui semble naturelle&nbsp;: il se l\u00e8ve, va \u00e0 la tombe de la belle dormeuse, s\u2019y recueille longuement. L\u2019apr\u00e8s-midi se termine. Dans une \u00e9claircie nuageuse, le cr\u00e9puscule donne une f\u00eate grandiose o\u00f9 dansent toutes les teintes chaudes; elles boivent un punch de feu, d\u2019orange et de roses. Juin a mis son manteau d\u2019hiver.<\/p>\n\n\n\n<p>Le visiteur pose la rose sur la pierre blanche, qui resplendit dor\u00e9e sous le ciel orange. Ce tableau ram\u00e8ne un peu de joie dans son c\u0153ur en deuil.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est une bien belle rose pour d\u00e9cembre!&nbsp;\u00bb fait une voix de femme.<\/p>\n\n\n\n<p>La question le tire de son recueillement mystique, mais il en sort avec une certaine gr\u00e2ce, car la voix est douce et jolie.<\/p>\n\n\n\n<p>Non loin de lui se tient une promeneuse, qu\u2019il n\u2019avait pas vue du tout. Elle semble l\u2019observer depuis un certain temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui r\u00e9pond spontan\u00e9ment, songeant \u00e0 une chanson entendue \u00e0 la radio de son enfance&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est une rose pour Isabelle!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est sid\u00e9r\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais\u2026 je m\u2019appelle Isabelle\u2026!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il leur est impossible de repartir chacun de son c\u00f4t\u00e9. Ils se retrouvent tous deux pour un moka bien chaud. Il lui raconte un peu son histoire. Elle lui parle d\u2019elle. Ils aiment beaucoup leur temps ensemble, et ils se revoient. On conna\u00eet la suite.&nbsp;<em>Fine.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La nuit de No\u00ebl est venue.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cimeti\u00e8re, les grands pins dorment sous la neige du solstice. De part et d\u2019autre on f\u00eate la No\u00ebl. Car tous, morts et vivants, ont droit \u00e0 cet amour qui meut le soleil et les autres \u00e9toiles*.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>* Hommage \u00e0 Dante&nbsp;:&nbsp;<em>L\u2019amor che move il sole e l\u2019altre stelle<\/em><strong><em>\u2026<\/em><\/strong>&nbsp;l\u2019ultime vers de sa&nbsp;<em>Divina Commedia<\/em>.)<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dominique Locas Il \u00e9tait une fois un promeneur seul \u00e0 Qu\u00e9bec. Il allait sur la Grande-All\u00e9e dans une banale r\u00e9p\u00e9tition. 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